Cinq échecs, aucun succès

Donald Trump n’en finit plus de chanter ses louanges. Sans doute se croit-il réellement génial mais en dehors d’avoir semé un chaos mondial en seulement sept semaines qu’a-t-il réussi ?

La réponse tient en un mot : rien, absolument rien alors que ses échecs sont aussi nombreux que spectaculaires.

Par deux fois déjà, il a annoncé l’imposition de 25% de droits de douane sur les importations canadiennes et mexicaines et par deux fois il a aussitôt reculé, remettant ces décisions à plus tard pour calmer les Bourses qui commençaient à dévisser dans le monde entier.

Investisseurs et industriels ne sont manifestement pas convaincus par les bienfaits de ces barrières douanières dont Donald Trump dit, lui, et le pense qu’elles réindustrialiseraient les Etats-Unis en leur apportant emplois et richesses. Ils l’ont fait savoir et comme ce président et ses amis détestent voir fondre leurs portefeuilles, les Etats-Unis attendront leur remède miracle.

Pas glorieux et encore moins honorable mais que dire de Gaza ? En visionnaire, Donald Trump avait trouvé quoi faire de cette bande côtière devenue un amas de ruines toujours largement contrôlé par le Hamas. Très simple : après l’avoir vidée de ses deux millions d’habitants, on allait en faire une Riviera semée d’hôtels et de casinos Trump et désormais contrôlée par les Etats-Unis.

Personne n’y avait pensé. Bien trouvé, remarquable mais ni l’Egypte ni la Jordanie ne veulent de ces deux millions de Gazaouis qu’il aurait fallu évacuer fers aux pieds et ce plan constitutif d’un crime contre l’humanité est… Comment dire ?

Il est à l’eau comme prend l’eau la crédibilité de cet homme qui en est déjà à devoir désavouer son bras droit, cet autre génie d’Elon Musk qui s’était mis les ministres à dos en réduisant leurs effectifs sans leur demander leur avis. C’est dans le bureau ovale qu’ils ont si vivement protesté que Donald Trump a maintenant souhaité que les licenciements se fassent au « scalpel » plutôt qu’à la tronçonneuse.

Bravo, M. le président, on ne saurait mieux dire mais l’Europe, cette Union européenne dont vous venez de répéter qu’elle n’avait été créée que pour « baiser les Etats-Unis » et que vous vouliez si évidemment défaire, où en est-elle ?

Eh bien elle a dépassé toutes vos espérances puisqu’elle vient à l’unanimité, Hongrie comprise, de décider de se doter d’une Défense commune afin d’assurer son « autonomie », que la Grande-Bretagne s’est ralliée à cette ambition, que Londres, Paris et Berlin sont désormais unies dans une volonté commune de se passer de vous et que jamais les Européens n’ont été aussi unis qu’aujourd’hui.

Là, votre réussite est franchement éclatante mais reste l’Ukraine. Vous avez donné à voir au monde entier comment vous pouviez traiter, en la personne de son président, un peuple qui se bat depuis trois ans pour faire face à une agression coloniale. Comparés à Volodymyr Zelinsky, votre vice-président et vous-même n’étiez plus que des chefs de gang à l’effarante vulgarité mais maintenant ?

Vous avez privé l’Ukraine d’armes et de renseignement. Vous lui avez fermé les portes de l’Alliance atlantique. Vous l’avez poignardée mais comment allez-vous faire pour la démilitariser, condition mise par Vladimir Poutine à la signature d’un accord ?

Vous ne le pourrez pas. Vous ne pourrez pas empêcher les Européens d’aider et armer l’Ukraine et il est ainsi tout sauf sûr que vous parveniez à un « deal » avec votre ami du Kremlin ou que ce deal tienne longtemps.

Vous avez fait tant de dégâts et accumulé tant d’échecs en sept semaines que vous avez déjà mérité votre surnom : Néron, le grotesque et dévastateur empereur qui lui aussi se prenait pour un génie.

(Photo: ChatGPT)

Donald Poutine et Vladimir Trump

L’Amérique est une démocratie. C’est ce qui fait que Donald Trump n’est pas Vladimir Poutine car à la différence du président russe, il finira par se heurter à des contre-pouvoirs, ceux de la magistrature, du Congrès, de la presse, des gouverneurs et de la Réserve fédérale.

Il y a des limites au pouvoir de Donald Trump que celui de Vladimir Poutine ne connait pas mais, entre ces deux hommes, les ressemblances politiques donnent aujourd’hui le vertige.

L’un et l’autre savent si bien qu’un mensonge martelé devient vite une vérité débattue qu’on ne sait plus lequel est le plus grand menteur des deux, celui qui assure que des « nazis » gouverneraient l’Ukraine ou celui qui persiste à dire que Joe Biden lui aurait « volé » sa réélection en novembre 2020.

L’un et l’autre haïssent la liberté de la presse et tandis que Vladimir Poutine y a mis fin, Donald Trump s’acharne à l’affaiblir en la dénonçant comme l’arme première du pouvoir occulte qui dominerait l’Amérique.

L’un et l’autre ne voient dans la Justice qu’un instrument de l’exécutif dont Poutine a fait une machine à embastiller ses opposants et que Trump a entrepris de mettre à sa main en s’assurant le soutien de la Cour suprême.

L’un et l’autre gouvernent en confondant les pouvoirs de l’argent et de l’État dans un système d’oligarchie que la Russie post-communiste avait réinventé trente ans avant que Donald Trump ne l’importe aux États-Unis.

L’un et l’autre veulent enterrer la concertation des nations et le droit international en rendant leur prééminence aux intérêts des grandes puissances et à leur volonté d’extension territoriale au Groënland comme en Ukraine.

L’un et l’autre s’assurent enfin un soutien populaire en se faisant défenseurs des bonnes mœurs, de la religion, d’une répartition des rôles entre l’homme chasseur et la femme au foyer et de toutes les traditions d’hier, nationales, cultuelles et culturelles, dont le recul perturbe une large partie des sociétés des cinq continents.

Derrière ce masque conservateur, ce qu’incarnent Donald Trump et Vladimir Poutine c’est un retour à la loi de la jungle fondé sur un rejet de l’État arbitre, du droit rebaptisé « réglementation », de la redistribution des revenus et de la volonté de moralisation des relations internationales. Comme avec MM. Xi, Modi, Orban et tant d’autres, on en revient avec eux à la toute-puissance de l’argent et à cette brutalité des relations sociales et internationales qui avaient dominé le monde jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale et la défaite du nazisme.

Cette « internationale réactionnaire », pour reprendre les mots d’Emmanuel Macron, tire sa force de l’épuisement intellectuel des grands partis qui avaient rebâti le monde après-guerre. Parce qu’elle remplit un vide, elle ne s’affaiblira pas de sitôt et c’est pour cela qu’il faut la combattre en opposant partout la coalition des démocrates à celle de l’oligarchie, du pouvoir de quelques puissants et riches.

Comme durant la guerre mais sans doute pour plus longtemps il s’agit aujourd’hui de faire l’union de tous les démocrates, de droite et de gauche, contre ceux qui voudraient en finir avec la démocratie et ne craignent plus de le dire. C’est sans attendre que cela doit se faire en Europe afin que ce bastion de l’État de droit qu’est l’Union ne tombe pas aux mains des admirateurs de Donald Poutine et Vladimir Trump.

(Photo: Kremlin.ru via Wikimedia Commons 2019)

L’affirmation de l’Union est plus probable que son délitement

Serons-nous à la hauteur ? C’est loin d’être impossible. C’est même loin d’être improbable mais tous ceux qui vont disant, en si grand nombre, que nous ne saurons pas faire face à Donald Trump et que l’Europe se défera bientôt sous ses coups de boutoir ne manquent hélas pas d’arguments.

Le fait est, d’abord, que ces pessimistes ont raison de dire que jamais l’Union européenne n’avait autant manqué de dirigeants à même de la maintenir à flot. Ce n’est pas que l’intelligences fasse défaut mais jamais les deux premières puissances européennes, l’Allemagne et la France, n’avaient en même temps traversé de telles crises intérieures, économiques et politiques. Ces paralysies simultanées laissent l’Union sans pilotes alors qu’à Washington les nominations s’enchainent, toutes plus effarantes les unes que les autres.

Jamais, en deuxième lieu, les extrêmes-droites n’avaient été en situation d’offrir à la droite européenne, au Parti populaire, une majorité alternative à celle qu’il forme avec les centristes et la social-démocratie. A plusieurs reprises, la droite a ainsi pu s’appuyer ces dernières semaines sur les extrêmes-droites pour imposer des politiques ou des nominations dont ses alliés de gauche et du centre ne voulaient pas. La méfiance et les tensions ne cessent ainsi plus de grandir entre les forces qui constituent la majorité censée diriger l’Union et à laquelle Ursula von der Leyen doit sa reconduction à la tête de la Commission.

Jamais, en troisième lieu, les finances européennes n’auront été en si piteux état car l’économie allemande est en panne structurelle alors même que les dettes française et italienne atteignent des sommets. Plus aucun des plus grands Etats de l’Union ne dispose ainsi des fonds nécessaires aux investissements civils et militaires auxquels l’Europe devrait massivement procéder d’urgence pour ne pas perdre pied face à la Chine et aux Etats-Unis

Jamais, en quatrième lieu, les scènes politiques des 27 Etats de l’Union n’auront paru aussi incertaines puisque les droites et les gauches sont toutes en crise d’identité, que les extrême-droites europhobes ou eurosceptiques progressent à peu près partout et qu’il est toujours plus difficile de former des coalitions gouvernementales cohérentes et stables.

Jamais enfin, depuis huit décennies, les pays européens n’auront été confrontés à une aussi grande insécurité puisqu’ils doivent, en même temps, faire face à une guerre d’agression à l’Est, à un chaos montant au Sud et, à l’Ouest, à un retrait des Etats-Unis qui les laisse virtuellement sans Défense.

Le pessimisme n’est pas infondé mais plutôt qu’à la fin de l’Union c’est pourtant à son affirmation politique qu’on pourrait assister.

Dès le premier mandat de Donald Trump, les Etats européens avaient si bien compris que le parapluie américain se refermait que le tabou qui pesait jusqu’alors sur l’idée même d’une Défense commune était tombé. L’entrée des troupes russes en Ukraine a ensuite si bien précipité cette évolution que la prochaine Commission comprendra un Commissaire à la Défense, notamment chargé de jeter les bases d’industries militaires pan-européennes sans lesquelles il ne peut y avoir de Défense autonome de l’Union.

Or il ne s’agit pas là que de mots. Non seulement les pays sortis du bloc soviétique sont maintenant à l’avant-garde de la bataille pour la Défense commune mais on s’interroge aujourd’hui à Bruxelles sur la possibilité de rediriger vers la Défense d’importants fonds civils encore inemployés et de voir la dissuasion française remplacer le parapluie américain.

Il y a une telle crainte que Donald Trump ne veuille ouvrir une guerre commerciale avec l’Union et ne s’entende avec Vladimir Poutine sur le dos des Ukrainiens et de l’ensemble des Européens qu’un rapprochement se cherche entre la Grande-Bretagne et l’Union ; que la Pologne appelle à serrer les rangs européens pour parer l’éloignement américain et, qu’affaiblissement de la France ou pas, ce sont aujourd’hui les vues françaises sur l’impératif d’une Défense commune et d’une autonomie stratégique qui dominent dans l’Union.

L’Allemagne, en troisième lieu, a un tel besoin d’investissements que sa droite semble prête à rompre avec les interdits pesant sur l’endettement de la République fédérale. Après les législatives anticipées de février prochain, la première économie européenne devrait donc être dirigée par un démocrate-chrétien, Friedrich Merz, qui souhaite que Berlin emprunte, investisse et compense, par des armes allemandes de longue portée, la probable diminution du soutien américain à l’Ukraine.

Si l’Allemagne s’ouvre à l’endettement, il est permis de penser qu’elle pourrait également s’ouvrir à des emprunts européens qui favoriseraient des politiques industrielles communes et permettraient des investissements dans la Défense européenne et le développement de l’aide militaire commune à l’Ukraine.

Les terrains sur lesquels la force d’entrainement franco-allemande pourrait se reconstituer et s’élargir à la Pologne sont déjà largement esquissés. Tant au Conseil européen qu’au Parlement et à la Commission, les rangs de la gauche, de la droite, des Verts et du centre en seront resserrés au détriment des extrêmes-droites. L’épouvantail trumpiste peut bien plus probablement affirmer l’Union que la déliter car, en politique, nécessité fait loi.

(Photo: Trump White House Archived)

« L’âge d’or » perdu de l’Amérique

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Les raisons n’en sont pas spécifiquement américaines puisqu’il y a bien d’autres Trump de par le monde. L’explication ne tient pas non plus au trop tardif retrait de Joe Biden puisqu’il y avait des mois déjà que Donald Trump s’était rallié une moitié des Américains.

Alors ?

Comment comprendre que les Etats-Unis aient donné une si solide majorité à un invraisemblable menteur, mégalomane, grossier et pouvant pousser la vulgarité jusqu’à mimer de ses lèvres une fellation en tenant un micro à pleines mains devant une foule d’admirateurs hilares ? Comment admettre que le sort de l’Ukraine, de sa population et de ses héros dépende désormais d’un homme qui admire autant Vladimir Poutine qu’il déteste les Européens ?

La réponse tient en un mot : la peur.

Cette peur qui s’est emparé des cinq continents depuis le début de ce siècle, les Américains la ressentent encore plus profondément que le reste du monde car ils s’étaient habitués à être les plus riches, les plus forts, les plus industrialisés et les mieux armés. Protégés des chaos extérieurs par deux océans, ils n’avaient jamais été agressés en leur cœur mais ont découvert l’insécurité le 11 septembre 2001 lorsque le terrorisme a porté la guerre jusqu’à Manhattan. 

« Pourquoi nous haïssent-ils ? », s’était demandé un grand magazine américain mais, en 2017, œil pour œil, dent pour dent, Trump avait, lui, suspendu l’octroi de visas aux ressortissants de nombreux pays musulmans.

Puis l’évidence du réchauffement climatique s’est imposée et les Etats-Unis en ont ressenti un effroi particulier car il leur fallait admettre à la fois que leur pays continent était menacé de tous les types possibles de catastrophes naturelles et que leur économie et leur mode de vie l’étaient aussi tant ils dépendaient du pétrole. C’est aux Etats-Unis que le réchauffement sonnait le plus clairement la fin d’une ère et qu’a dit Donald Trump à ses concitoyens ? « Pas d’inquiétude », leur a-t-il dit puisque tout cela n’est qu’invention et que je nous fais sortir des accords internationaux sur le climat.

Et puis il y avait la Chine, puissance endormie dont le réveil ébranle le monde. La Chine désindustrialise la terre entière mais lance un vrai défi aux Etats-Unis car elle pourrait bien les reléguer au second rang et qu’a dit Donald Trump aux Américains ? « Pas de panique », leur a-t-il dit : nous allons ériger des remparts douaniers.

Et puis il y a l’immigration dont l’ampleur suscite partout un rejet. Il est d’autant plus fort aux Etats-Unis qu’ils n’ont pas de frontière maritime avec le sous-continent mais une continuité territoriale et qu’a dit Donald Trump aux électeurs américains ? « Nous fermons les portes », leur a-t-il dit en érigeant un mur et jurant de procéder à une expulsion de masse.

Et puis il y eut, ces dernières années, une multiplication des guerres qui, partout, fait craindre une troisième guerre mondiale. Les Américains sont ceux qui le redoutent le plus car ils ne veulent plus s’engager dans de lointains conflits et que leur a dit Donald Trump ?  « Nous nous replions à l’abri de nos frontières », leur a-t-il dit en faisant bloquer par la Chambre des Représentants, six mois durant, tout aide à l’Ukraine.

Depuis que l’équilibre de la terreur n’est plus là pour assurer un ordre international, que le climat lui-même s’est déréglé et que les forces politiques traditionnelles n’ont pas de réponse convaincante aux défis de ce nouveau siècle, il n’est pas de peuple qui n’ait peur mais les Américains sont ceux qui ont le plus peur car ils ont le plus à perdre.

Rien de mystérieux donc à ce que ce soit le grand retour du protectionnisme, à ce que les extrêmes-droites nationalistes aient partout le vent en poupe, à ce que la quête d’hommes providentiels prenne le pas sur la Raison et à ce qu’une majorité d’Américains ait voté pour le tribun qui leur promettait un retour à leur « âge d’or » – aux temps où ils étaient sûrs d’être en sécurité et d’être à jamais les plus forts.

(Photo: Donald Trump speaking with attendees at a rally at Desert Diamond Arena in Glendale, Arizona on 23 August 2024. © Wikimedia Commons. Photographer: Gage Skidmore.)

Harris ou Trump, le temps de l’Europe

« Si c’est Harris, vous verrez, aura-t-on beaucoup entendu : les Européens seront tellement soulagés d’avoir échappé à Trump qu’ils se reprendront à croire au parapluie américain et ne parleront plus de développer une Défense commune ».

« Si c’est Trump, vous verrez, aura-t-on partout entendu : beaucoup tenteront de négocier en bilatéral le maintien d’une protection américaine et c’en sera fini de toute idée d’autonomie stratégique si ce n’est de l’Union elle-même ».

C’est ce qui se sera tellement dit mais, Harris ou Trump, il n’y a pourtant rien d’improbable à ce que l’Union européenne s’affirme désormais en puissance politique autonome. Elle le souhaite presque unanimement et les signes les plus probants en sont que la prochaine Commission comprendra des Commissaires à la Défense et à la Méditerranée.

L’un devra remettre sous 100 jours un rapport proposant une stratégie industrielle et financière permettant de doter l’Union de capacités militaires communes. L’autre devra jeter les bases d’un réel codéveloppement entre les deux rives du lac méditerranéen afin de réduire la dépendance industrielle de l’Europe vis-à-vis de la Chine, de créer des emplois en Afrique et de réduire les flux migratoires.

Dans l’un et l’autre cas, l’Union compte prendre une dimension politique sur ses flancs oriental et méridional tout en comblant, sur son flanc occidental, l’éloignement des Etats-Unis et, si nouvelle qu’elle soit, cette volonté remonte à 8 ans déjà. En 2016, au soir de l’élection de Donald Trump, les plus atlantistes des Européens étaient en effet tombés de l’armoire en voyant arriver à la Maison-Blanche un homme qui avait fait campagne contre l’engagement des Etats-Unis à défendre l’Europe.

La nécessité d’une Défense commune s’impose alors à tous. C’est la fin d’un tabou et l’agression russe contre l’Ukraine précipite ce tournant en amenant les 27 à vider leurs arsenaux pour aider les Ukrainiens à faire front puis à acheter leurs munitions en commun afin d’en faire baisser les prix et d’harmoniser leurs armements.

A l’origine de cette décision, la Première ministre estonienne, Kaja Kallas, va maintenant prendre en mains la diplomatie européenne. Le futur Commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, est une ancien Premier ministre lituanien. Sur la nécessité d’une Défense européenne, il y a aujourd’hui convergence de vues entre la France et les pays sortis du bloc soviétique et elle est si profonde que le Premier ministre polonais, Donald Tusk, vient de déclarer que, Trump ou Harris, l’avenir de l’Europe dépendait d’abord des Européens car « le temps de l’externalisation géopolitique était révolu ».

On ne peut pour autant pas exclure que les pessimistes aient raison.

L’état des finances européennes est tel qu’il peut faire obstacle aux investissements militaires des 27. Mme Le Pen peut arriver au pouvoir en France. La dégradation de la situation internationale peut s’accélérer bien plus vite que l’affirmation politique de l’Europe. Absolument rien n’est assuré mais, Harris ou Trump, le repli des Etats-Unis est tellement profond et la volonté de réémergence politique de l’Europe assez convaincante pour que même un pays comme Taiwan veuille se rapprocher de l’Union.

La Chine démocratique accueillait la semaine dernière, trois délégations parlementaires européennes dont l’une du Parlement européen. A demi-mots et parfois clairement, les plus hauts responsables de ce pays nous ont fait comprendre qu’ils avaient besoin d’une Europe forte car ils ne pouvaient plus compter sur les seuls Etats-Unis. « Nous sommes, Harris ou Trump, l’Ukraine de l’Asie », m’ont dit des étudiants – l’Ukraine dont les Etats-Unis sont bien prêts de se détourner, l’Ukraine où se joue le sort de l’Europe comme celui de l’Asie se jouera à Taiwan.

(Photo: Michael Vadon, Joe Biden @ Flickr)

Poutine 2, Europe 0

Il y a pire que les ingérences russes. Si le « oui » à l’Union européenne ne l’a emporté en Moldavie que de si peu ce n’est pas seulement que des paquets de voix y ont été achetées par les services de M. Poutine qui ont parallèlement inondé les électeurs de fausses nouvelles. En Géorgie comme en Moldavie, ces ingérences sont redoutablement efficaces mais elles n’expliquent pas tout.

Difficile à discerner sur la carte tant elle est petite, la Moldavie borde la Roumanie à l’Ouest et l’Ukraine à l’Est. D’un côté, l’Union européenne ; de l’autre, un pays en guerre, martyrisé et dont les frontières restent incertaines. La Moldavie préférerait évidemment la paix et la prospérité de l’Union au joug du Kremlin mais aucun de ses citoyens ne peut non plus ignorer les bombes tombant sur l’Ukraine et le rapport de forces international.

Au moment même où les Moldaves s’apprêtaient à voter, les Etats-Unis leur renvoyaient l’écho de Donald Trump expliquant au fil de ses meetings qu’il convenait de s’entendre avec Vladimir Poutine sur le dos des Ukrainiens. Si le candidat républicain n’était pas prêt à mourir pour l’Ukraine, on pouvait comprendre qu’il le serait encore moins pour la Moldavie. Vu d’Europe centrale, la candidate démocrate n’était guère plus rassurante et ce n’est pas tout.

Sans les Etats-Unis, les Européens auraient peu de moyens d’aider l’Ukraine à repousser l’armée russe dans ses frontières. Il n’y avait pas non plus de plus grands espoirs à entretenir sur une Union toujours en quête d’une Défense propre et cela d’autant moins que les Occidentaux, sur les deux rives de l’Atlantique, semblent peu désireux de favoriser une vraie défaite de la Russie tant ils craignent que son effondrement n’engendre un chaos mondial.

Alors vous voilà, vous citoyens de cette petite Moldavie, amenés à vous dire qu’autant l’Alliance atlantique semble peu prête à voler à votre secours autant Vladimir Poutine parait, lui, décidé à reconstituer l’empire russe. Il a des armes et en fait venir par wagons entiers d’Iran et de Corée du Nord. La Chine et l’Inde sont à ses côtés et les Occidentaux, de peur de le contrarier, refusent de laisser les Ukrainiens utiliser les armes qu’ils leur livrent pour frapper les forces russes en territoire russe.

D’un côté, la frilosité de sociétés et de gouvernements qui ne veulent pas répondre à la guerre par la guerre. De l’autre, la brutalité d’un conquérant qui espère bientôt s’entendre avec Donald Trump sur le dos de l’Ukraine et de l’Union européenne. Le rapport des forces est là : la Moldavie a tout à craindre du Kremlin et aucune protection crédible à attendre des Occidentaux. Nul besoin d’être Kissinger pour le savoir. Nulle nécessité non plus d’être grand stratège pour en conclure que tant que l’Union européenne ne disposera pas d’une Défense commune, la Moldavie n’a pas forcément intérêt à aller tirer les moustaches de M. Poutine.

C’est ce que se sont dit beaucoup de Moldaves et nombre de Géorgiens se le sont dit aussi samedi car ils se souviennent, eux, que lorsque les troupes russes ont mis la main, en 2008, sur deux de leurs territoires, la Maison-Blanche était aux abonnés absents et l’Union européenne impuissante. Si elle veut contrer les ambitions impériales de Vladimir Poutine, l’Union ne peut pas se contenter de sa démocratie et de son modèle social. Il lui faut aussi des armes et vouloir s’en servir.

(Photo: kremlin.ru, Wikimedia Commons)

L’Europe après le 5 novembre

Dans la première hypothèse, tout est tragiquement clair. Si Donald Trump est élu le 5 novembre, il n’attendra pas même sa prise de fonction pour sceller avec Vladimir Poutine un partage de l’Ukraine sur le modèle des deux Allemagne ou des deux Corée.

De facto si ce n’est de jure, les territoires occupés par les troupes russes reviendraient au Kremlin qui s’engagerait en échange à ne pas chercher à progresser au-delà de cette ligne de démarcation. Ce serait la défaite de l’Ukraine et la victoire de Vladimir Poutine mais un débat aussi fondamental que furieux s’ouvrirait aussitôt.

L’Ukraine amputée devrait-elle ou non entrer dans l’Otan ?

En admettant que l’accord conclu entre le président russe et son ami Donald ne lui en ait pas fermé les portes, l’Ukraine y aspirerait plus que jamais. Les Européens auraient, eux, un intérêt vital à ce qu’elle devienne le trente-troisième membre de l’Alliance atlantique et bénéficie par-là d’une protection qu’ils ne peuvent aujourd’hui pas lui offrir seuls. Pour l’Ukraine comme pour l’Union, cet élargissement de l’Otan serait le seul vrai moyen d’empêcher Vladimir Poutine de renouer avec la reconstitution de l’empire russe en reprenant bientôt la route de Kiev. En un mot, c’est sans attendre les résultats du 5 novembre que les Européens devraient se préparer à devoir mener cette bataille mais en sachant deux choses.

L’une est que Donald Trump ne se laisserait pas aisément convaincre de ne pas s’opposer à ce que l’Ukraine vienne élargir une Otan à laquelle il ne voit plus d’utilité. L’autres est que la tâche des Européens ne pourrait pas se limiter à essayer de resserrer les rangs occidentaux sous parapluie américain alors que ce président serait si décidé à précipiter le recentrage des États-Unis sur le défi chinois qu’il pourrait être tenté de tourner la page de l’Alliance atlantique.

Sous une nouvelle présidence Trump, les Européens auraient à apprendre à exister seuls, à considérablement accélérer la création de leur Défense commune et à définir de nouveaux modes et degrés d’intégration à leur Union afin d’ouvrir au plus vite leurs portes à l’Ukraine pour pouvoir faire front avec elle aussi rapidement que possible. Il s’agirait à la fois de signifier à la Russie que c’est à toute l’Union qu’elle s’attaquerait en se réattaquant à l’Ukraine et de s’appuyer sur la Défense ukrainienne pour réduire la durée de construction d’une Défense commune. Dans l’hypothèse Trump, l’objectif des Européens devrait être, sans délais, l’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne et, si possible, à l’Alliance atlantique mais dans l’hypothèse Harris ?

Dans cette seconde hypothèse, tout serait à la fois plus rassurant et plus compliqué.

Il n’y aurait pas à craindre que la nouvelle Administration américaine ne s’entende avec le Kremlin sur le dos de l’Ukraine et de l’Europe entière. Il ne serait pas non plus envisageable que les États-Unis s’acharnent soudain à décrédibiliser l’Alliance atlantique ou veuillent en sortir du jour au lendemain. Avec Kamala Harris, l’Union européenne ne serait pas confrontée au défi d’avoir à se réinventer en quelques mois mais les différences entre une présidence Harris et une présidence Trump seraient-elles, sur le fond, aussi déterminantes qu’il y paraît ?

Contrairement à Donald Trump, Kamala Harris n’a certes pas d’admiration pour Vladimir Poutine. Contrairement à lui, elle ne voit pas non plus dans l’Union européenne une rivale que l’Amérique devrait défaire mais elle est Californienne et était encore bien jeune lorsque le mur de Berlin est tombé. Pour elle comme pour Trump, ce n’est pas vers l’Europe mais vers l’Asie que les États-Unis doivent tourner leurs regards et tout dit qu’elle souhaiterait rapidement amener les Ukrainiens à un compromis avec la Russie qui pourrait être très semblable à celui qu’envisage son adversaire républicain.

Or si les formes sont assez respectées pour que l’Europe n’en semble pas trahie, plusieurs des capitales européennes approuveront cette démarche. À droite, à gauche et aux centres, une large partie des 27 opinions publiques l’applaudiraient aussi et dans le soulagement qu’apporterait cette illusion de détente, il serait aussi difficile de plaider l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique que son entrée dans l’Union.

Autant l’élection de Trump pourrait contraindre l’Union européenne à prendre ses responsabilités politiques, autant celle de Kamala Harris conduirait les 27 à de profondes divergences et à nouvelles et dangereuses procrastinations.

Plutôt qu’à l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan, les Européens auraient alors à œuvrer à ce qu’elle obtienne des garanties de sécurité occidentales. Cela leur serait moins difficile et plutôt que de tenter d’immédiatement élargir l’Union à ce qui serait devenu « l’Ukraine de l’Ouest », il leur faudrait multiplier avec elle les accords de coopération civils et militaires afin de renforcer leur frontière avec la Russie et de paver la route d’une intégration future.

Harris ou Trump, le 5 novembre mettra l’Union européenne à l’épreuve. 

(Photo by Andrii Smuryhin)